Biden, ce démocrate très peu libéral…

Ce sera donc Joe Biden… Le vieux guerrier de l’establishment va avoir la lourde tâche de succéder à Donald Trump qui, pendant les quatre années de son mandat, a planté un glaive entre l’Amérique conservatrice et l’Amérique progressiste. Il s’est donc posé dès le début en tant que rassembleur, ce qui était assez logique, mais qui sera loin d’être suffisant.

En 2012, Hollande avait dû sa victoire à l’anti-sarkozysme primaire qui prévalait au sein de la société française.  Le même type de phénomène est très certainement à l’œuvre pour Biden aujourd’hui, porté par de nombreux Américains heureux de voir le cauchemar Trump s’achever enfin. Mais en réalité, les États-Unis sont toujours en eaux troubles, car Biden est un homme dont le passé n’augure rien de bon, même si, en tant que pragmatiste, il a su faire évoluer certaines de ses positions.

En 1994, il est l’instigateur du Crime Bill qui a débouché sur une incarcération de masse parmi la population noire et hispanique. C’est à cette occasion que le futur locataire de la Maison Blanche s’est vanté d’avoir introduit 60 nouvelles offenses valant la peine de mort. Peu étonnant lorsque l’on sait qu’il avait élaboré l’essentiel de l’architecture répressive sous Reagan. Il a d’ailleurs soutenu la politique néolibérale impulsée par ce dernier qui s’est traduite par de sombres coupes budgétaires précarisant les plus pauvres… Pendant la campagne électorale, il est resté fidèle à certains préceptes néolibéraux et s’est déclaré opposé au Medicare for All (qui permettrait une couverture de santé universelle pour tous) alors que Bernie Sanders et de nombreux électeurs démocrates y étaient favorables.

A bien des égards, Biden serait tout à fait à son aise au sein du parti républicain puisqu’il s’est opposé au busing qui, au moment de la déségrégation, permettait aux enfants noirs d’aller dans des écoles de meilleur niveau. Kamala Harris lui a d’ailleurs reproché cela lors des débats pour l’investiture démocrate. Notons au passage qu’il a menti à propos de son implication dans le Civil Rights Movement, qui fut inexistante. Mais ce n’est pas tout puisque Biden a également soutenu le Hyde Amendment, qui interdisait l’utilisation de fonds fédéraux pour permettre aux femmes d’avorter (à l’exception des cas de viol ou si la grossesse découle d’un inceste). Et en 1981, il a voté pour que les états aient la possibilité d’annuler l’arrêt Roe vs Wade, qui avait permis la généralisation de l’avortement aux États-Unis. Même si ses positions ne sont plus les mêmes sur cette question, la nature peu libérale de son engagement politique ne fait aucun doute. Soulignons également qu’il a joué un rôle important dans l’affaire Clarence Thomas. Ce dernier, au moment d’être nommé juge à la cour suprême, avait été accusé de harcèlement sexuel par une de ses anciennes collègues nommée Anita Hill. En tant que président de la commission chargée d’auditionner Clarence Thomas, Biden avait refusé de convoquer certaines femmes prêtes à témoigner contre ce dernier. Et sur la question LGBTQ, il a voté pour le Defense Mariage Act en 1996, définissant le mariage comme l’union entre une femme et un homme. Il a également voté pour une législation qui interdisait aux homosexuels de servir dans les forces armées en 1993 (le Don’t Ask, Don’t Tell act, sous la mandature de Clinton). Enfin, pour en terminer avec ses prises de décisions controversées sur le plan national, notons qu’il a voté le The Firearm Owners Protection Act, qui a permis la libéralisation de la vente d’armes à feu aux USA.

Sur le plan international, il a soutenu l’intervention américaine en Irak en 2003, et en tant que vice-président de Barrack Obama, il a sa part de responsabilité dans la déstabilisation de nombreux pays. Citons à ce titre ce paragraphe issu d’un de nos articles précédents (qui peut être lu ici) :

Pour ceux qui auraient la mémoire courte, les USA, sous la vice-présidence de Biden, ont permis le renversement de Mouammar Kadhafi en Libye, plongeant le pays dans le plus indescriptible chaos. Ils se sont également opposés au régime Syrien qui se battait contre la poussée de l’Etat-Islamique, ce qui a conduit à la déstabilisation de toute la région. Être contre Bachar El Assad pouvait se comprendre, mais chercher à déstabiliser la région à tout prix alors que ce dernier était soutenu par les Russes et essayait de repousser l’EI était bien entendu irresponsable. Sans parler du fait que les Américains ont utilisé les mêmes méthodes que les Russes pour libérer certaines enclaves contrôlées par l’EI. Et puis, il y a l’affaire ukrainienne. Les États-Unis ont ainsi apporté leur soutien aux rebelles controversés de Maïdan, ce qui a mené à un bain de sang et à la guerre civile. Et au moment de la reconstruction de l’Ukraine, Joe Biden a joué un rôle décisif pour éviter que le procureur général ukrainien Chokine ne mène une enquête pour corruption visant une société dans laquelle son fils avait des intérêts.

Enfin, comment ne pas mentionner la politique anti-terroriste de l’administration américaine qui a eu massivement recours aux drones, faisant des milliers de victimes innocentes en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen et en Somalie.

A la lecture de ses lignes, on constate que la frontière qui sépare démocrates et républicains est bien ténue. C’est sans doute en raison de ses convictions presque républicaines qu’Obama avait choisi Biden pour la vice-présidence, sa figure de vieux sage épousant la plupart des valeurs du GOP[1] ayant permis de siphonner un nombre important de voix.

Reste à présent à savoir quel sens il donnera à sa présidence. Le choix de Kamala Harris comme colistière n’est pas un signe positif. Même si elle est positionnée plus à gauche que Biden, elle est relativement modérée et ne bouleversera sans doute pas l’agenda traditionnel du parti démocrate. D’un point de vue européen, on est également en droit de se demander quelle sera la politique étrangère de Joe Biden. S’il entend renouer avec la politique des vieilles alliances, il faudra tout de même savoir quelle sera sa position sur certains dossiers brûlants comme la Biélorussie ou le Venezuela. Toute politique étrangère qui serait la continuation de son action en tant que vice-président serait source de déstabilisation des grands équilibres internationaux. Enfin, il faudra également voir quelle sera sa position vis-à-vis de la Chine. La guerre commerciale que Trump avait menée à l’encontre de l’Empire du Milieu s’était soldée par un échec puisque l’année 2020 a vu une nouvelle aggravation du déficit commercial (malgré une amélioration en 2019). L’augmentation du salaire minimum promise au cours de la campagne sera-t-elle à l’origine d’un dégel des relations entre Pékin et Washington ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais la plupart des analystes pensent qu’il y aura un changement de politique à l’égard du géant asiatique.

Le passé de Biden laisse donc augurer le pire et dès la publication des derniers résultats dans les états pivots où la course était serrée entre Biden et Trump, Alexandria Ocasio-Cortez a mis en garde les démocrates. La jeune étoile du parti démocrate a indiqué que le statu quo mènerait à une cruelle désillusion et que c’est en appliquant une politique résolument de gauche que Biden réussirait à redresser et unifier véritablement le pays. Sachant qu’elle est en faveur d’un green New Deal, on n’imagine tout de même mal Joe Biden dans la peau d’un nouveau Roosevelt.

[1] GOP : Grand Old Party, autre nom du parti républicain.

 

2 réflexions sur « Biden, ce démocrate très peu libéral… »

  1. Vos articles sont intéressants. Je voudrais savoir qui vous êtes, je trouve gênant de vous relayer sans le savoir. A quel titre tenez-vous vos propos, sur quelles bases etc. Merci.

    1. Bonjour, je vous remercie pour ce commentaire. Je travaille pour un ministère. Je vais me renseigner pour savoir s’il vaut mieux garder l’anonymat ou pas car vous n’êtes pas la seule à avoir posé cette question. Quant à la rédaction de ce blog et aux informations que je diffuse, je considère qu’il s’agit d’un acte citoyen. Je ne suis affilié à aucun parti et j’aimerais simplement participer au débat d’idées. Quant aux informations que je diffuse, c’est le résultat d’un intense travail de recherche et d’écriture. Il y aura moins de publications que sur d’autres blogs car je suis pour l’instant l’unique rédacteur.

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