Hold Up, les conséquences politiques du film de Pierre Barnérias

S’il faut reconnaître un mérite à Pierre Barnérias, c’est qu’il a réussi à défrayer la chronique et à faire réagir la majorité présidentielle qui a été vertement mise en cause dans son film. Mais derrière une apparente réussite, il y a malheureusement des choses bien plus inquiétantes qui doivent être relevées et analysées.

Nous avons déjà analysé dans le précédent billet les manques et les erreurs monumentales du documentaire : l’absence d’enquête sur le protocole Raoult, les fake news en cascade, notamment sur la question du puçage qui se ferait par le biais du vaccin… Mais la force du complotisme réside dans sa logique tautologique, si bien que les arguments avancés, dénués de valeur de vérité, bafouent les lois de la plus élémentaire logique. Dans pareil cas de figure, ce n’est donc pas la vérité qui importe, mais le discours, chargé d’affects, qui va orienter le sujet crédule vers une solution qui va le libérer de l’angoisse liée à une situation aliénante (la cause de cette aliénation étant due à l’absence apparente de sens). L’avantage est que cette démarche est bien moins coûteuse intellectuellement. Il y a certes un raisonnement qui lui est associé, mais qui ne peut être comparé en termes d’investissement intellectuel à une démarche d’investigation qui consisterait à interroger chaque élément constitutif d’une théorie.

Une théorie complotiste doit donc être considérée sous le prisme de l’être, tout comme le discours politique ou religieux. S’opposer à un film ou un discours complotiste ne consiste donc pas seulement à produire des arguments qui vont permettre de mettre en échec un raisonnement ; s’opposer à cette logique aliénante qui revêt un caractère ontologique nécessite la mise en place d’un contre-discours nuancé capable de sortir l’individu de l’ornière dont il ne parvient à s’extraire. Or, cela ne peut se faire en attaquant avec la plus grande virulence Pierre Barnérias et les personnes qui le soutiennent, car la violence des attaques a pour effet de figer l’individu dans ses certitudes. Réaction logique lorsque l’on sait que c’est la puissance des affects qui cantonne l’individu dans l’erreur.  Tout contre-discours virulent ne fait donc que renforcer ces affects premiers qui ont orienté le sujet. Pourquoi assiste-t-on alors à des réactions outrancières de la part des politiques et d’une partie de la presse (qui sont allées jusqu’à la censure) ?

En réalité, les détracteurs de Pierre Barnérias ne cherchent probablement pas à convaincre. Nous vivons actuellement une polycrise qui a pour conséquence la radicalisation des esprits et qui voit l’émergence d’une pensée manichéenne structurant le corps social. On l’a vu avec les attentats récemment. Le camp auto-proclamé du bien s’est opposé à l’islam qu’il considère comme l’axe du mal, en y associant également la gauche radicale. La même logique est à l’œuvre à l’heure actuelle avec le film de Pierre Barnérias. Ce film rappelle avec force l’incompétence du gouvernement et à ce titre, il est producteur d’affects qui vont diriger le sujet crédule vers la thèse conspirationniste. Mais à ce camp, va s’y opposer un autre, celui de la parole gouvernementale. Or, ce que le gouvernement recherche n’est pas forcément de mettre en échec le discours complotiste, il cherche avant tout la radicalisation des anti-complotistes, ce qui va aboutir à la création de deux camps (ce qui est caractéristique de la pensée manichéenne). Et cette polarisation extrême est une aubaine pour le gouvernement, puisqu’en s’opposant à un discours simpliste et truffé de contre-vérités, il peut compter sur le ralliement de bon nombre de personnes lucides qui ne lui étaient pas forcément favorables. Cela lui permet en outre de ne pas mettre en avant ses propres fakes news, qui sont pourtant très nombreuses.

En ce sens, le film documentaire, même s’il prétend s’opposer au gouvernement, fait en réalité son jeu.

Mais puisque l’on a une société qui est désormais clivée, quel est l’autre camp politique qui profite aussi de la situation ? Il s’agit selon toute apparence de l’extrême droite. Nous avons déjà relevé la présence de figures controversées telles que Silvano Trotta ou Valérie Bugault dans le film et la chute a de quoi laisser perplexe puisque l’ultime recours s’appelle Donald Trump. La chose la plus déstabilisante dans le film de Barnérias n’est en fait pas l’accumulation d’erreurs, mais la solution envisagée. Car le film prétend dénoncer un complot mondial. Mais il suggère aux personnes qui étaient prétendument prisonnières de la caverne et qui ont vu la lumière du jour, de s’en remettre à un homme providentiel qui promeut des valeurs qui sont ouvertement fascistes. C’est assez terrible quand on y pense : les personnes débarrassées de leurs œillères et pouvant faire usage de leur liberté nouvellement recouvrée se vautrent en fin de compte dans les bras de l’extrême-droite. Si l’on était complotiste, on pourrait même penser que le film est un magnifique complot pensé pour que les victimes fassent un choix extrême.

Nous laisserons le bénéfice du doute à Pierre Barnérias. Ce qui est en revanche évident, c’est qu’il a synthétisé dans son film un grand nombre de théories complotistes qui circulent dans la fachosphère. Commentons par exemple le cas de Richard Boutry, ancien présentateur télé, dont les vidéos sont très suivies sur les réseaux sociaux. Ce dernier a fait l’apologie du film et dans une de ses récentes publications, il parle à nouveau du hold up, ou plutôt du « coup d’état » des élites mondiales. Bien entendu, il érige la nation en modèle absolu et donne aussi la marche à suivre pour redresser le pays. Il déclare : « Je crois véritablement au pouvoir de l’armée, qui intègre ces valeurs de respect, de loyauté, de fidélité, d’amour de la nation. Dans mon rêve le plus secret, I have a dream, j’aimerais vraiment qu’un général sorte aujourd’hui de sa caverne platonicienne et reprenne finalement les commandes du pouvoir ».

Nous avons donc une solution ouvertement fasciste qui est proposée et qui fait écho à la solution évoquée dans Hold Up. Le plus étrange est que Richard Boutry explique également que Pierre Barnérias est son ami. On peut donc légitimement se demander qui gravite autour de ce dernier et dans quelle mesure il a été influencé par toutes ces personnes proches de la fachosphère. Et si tant de personnes épousent les thèses du film relayant des positions d’extrême-droite, il est indéniable que cette dernière en sort renforcée. Le film tant décrié aura donc réussi le tour de force de renforcer une majorité présidentielle aux abois et une extrême-droite qui semble plus forte que jamais après les attentats. Belle réussite de ce film qui se veut anti-système…

Mais il y a autre chose que l’on doit reprocher à Pierre Barnérias et d’une manière générale, à toutes les personnes complotistes : leur incapacité à nommer ce qui se joue sous nos yeux. Après l’attentat qui a visé Samuel Paty et celui de Nice, les politiques et éditorialistes ont attaqué les fondements même de notre république, proposant d’en finir avec l’état de droit. Il est donc affligeant de voir tous ces gens crier au complot après Hold Up, alors qu’à la suite des attentats, on leur promettait ouvertement le fascisme ! Mais dans l’esprit de la plupart des gens, la mise au pas de l’islam vaut bien que l’on collabore avec les puissants… L’indignation est bien sélective.

Bien entendu, le film ne mentionne pas non plus la stratégie du choc, conceptualisée par la journaliste canadienne Naomi Klein. Dans le billet intitulé Macron, la stratégie du choc ou la tentation du 11 septembre, nous avions déjà montré que cette logique était à l’œuvre au moment de la crise des Gilets Jaunes. La même chose semble se passer en ce moment. Cette période historique, où les crises se superposent, est à nouveau une aubaine pour le gouvernement qui passe en force sur des choses qui constituent le cœur de notre démocratie. En quelques jours seulement, la réforme des retraites a été amendée par le Sénat, la Loi de Programmation de la Recherche, dont un amendement prévoit de pénaliser l’occupation des universités (avec des peines pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 € d’amende), a été votée et l’assemblée s’apprête à faire passer la Loi de « sécurité globale » qui transformera notre pays une en dictature de transition. Avoir peur d’un hypothétique complot alors que la république est en train d’être détruite est donc un renoncement coupable à la pensée.

 

Une réflexion sur « Hold Up, les conséquences politiques du film de Pierre Barnérias »

  1. C’est dur, mais réaliste… mais dur! Pas envie d’être en 2022. LaREM n’est déjà pas tendre avec nous, mais en 2022, ça risque d’être une autre musique… avec des bruits de botte en plus.
    La lutte continue!

    Merci pour l’analyse.

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