Plan de relance : le baiser de la mort

Traverser deux crises systémiques en seulement douze ans va laisser des traces. Les dirigeants européens, qui ne savent pas lire le réel, font fi de l’histoire : ils n’ont pas compris que Trump, Bolsonaro ou Salvini ont surgi de l’effondrement économique qui a suivi la crise des subprimes. Fidèles à la ligne de conduite de Margaret Thatcher, ils déclarent encore et toujours qu’il n’y a pas d’alternative et soumettent les peuples au joug de l’austérité alors que dans le même temps, les banques centrales interviennent massivement afin d’éviter que la classe capitaliste ne disparaisse. Alors que Bruno Le Maire fanfaronne en parlant de « la naissance d’une nouvelle Europe », il semble au contraire que rien ne changera et que nous sommes voués à aller vers toujours plus de néolibéralisme. Or les conséquences d’un tel aveuglement se paieront cher.

Pour l’instant, à l’instar de Bruno Le Maire, les eurolâtres s’en donnent à cœur joie et parlent de moment hamiltonien. Ils pensent que la mutualisation des dettes va permettre la constitution d’un bloc européen qui sera véritablement unifié du point de vue politique. Mais ils prennent soin de cacher la poussière sous le tapis car le plan de relance contient des tas de choses qui ne sont pas belles à voir.

Tout d’abord, les dirigeants européens prétendent que le plan de relance ne coûtera pas un kopeck au contribuable, car l’enveloppe globale sera financée grâce à de nouvelles taxes (Gafa, plastique, carbone…). Sachant que l’UE tolère en son sein des pays qui pratiquent l’optimisation fiscale, on est en droit de douter de la volonté de créer des taxes qui permettront le financement de 390 milliards. Mais ce n’est pas tout, puisque les « frugaux » vont bénéficier d’une hausse de leur rabais et l’Allemagne conservera sa ristourne (3,671 milliards d’euros). Au final, les pays qui se portent le mieux économiquement ne feront que très peu montre de solidarité envers les pays du sud qui souffrent davantage et sont étranglés par une dette publique importante. Et, comble de l’infamie, un ou plusieurs États membres pourront saisir le Conseil si des problèmes graves devaient apparaître dans l’exécution des dépenses.

En d’autres termes, des réformes structurelles devront accompagner le déblocage de ces fonds. Et c’est là qu’il est important de se rappeler ce qu’il est arrivé à la Grèce il y a tout juste dix ans : le déblocage d’aides s’est accompagné d’une cure d’austérité sans précédent qui a mis le pays à terre. Les déclarations des grands acteurs de l’état laissent présager un tel scénario. Ils ont en effet indiqué dès le début de la crise du SARS-CoV-2 qu’il faudrait rembourser la dette, sans jamais évoquer des mesures hétérodoxes comme l’helicopter money ou la répudiation partielle de la dette publique. François Villeroy de Galhau, gouverneur de la banque de France, prendra même soin d’expliquer sur BFM que la « dette publique ne peut pas être annulée » ; il ajoutera également que notre système social est trop coûteux. En ce sens, les acteurs publics se font les porte-paroles de la ploutocratie qui a publié son programme post-covid par le biais de l’iFRAP et de l’Institut Montaigne. Pour ces Think Tanks libéraux, la crise est une aubaine. Fidèles à la stratégie du choc conceptualisée par Naomi Klein, ils exigent le démantèlement des services publics, la réduction de la dette publique à marche forcée, l’augmentation du temps de travail, la décentralisation de la santé et de l’éducation, la suppression de jours fériés… On en vient tout de même à se demander si ces gens n’ont pas complètement perdu la tête. Car imposer un tel traitement en pleine crise provoquerait à coup sûr une dépression économique démesurée. Mais même si les institutions n’appliquent pas à la lettre cette thérapie de choc, le cap est fixé : ce sera à droite, de façon décomplexée. Les réformes systémiques, un temps mises en sommeil pendant la crise sanitaire, sont de retour : réformes des retraites et réforme de l’assurance chômage vont bien être appliquées et vont précariser toujours davantage le corps social qui subit le vent des réformes depuis tant d’années.

Grâce à l’accord qui a été trouvé, la France va percevoir 40 milliards d’aides. Disons-le clairement, ce plan de relance de 750 milliards, dont seulement 390 milliards d’aide directes, est largement insuffisant. L’Allemagne s’est doté d’un gigantesque plan de relance de 1300 milliards (38% du PIB) et a donné son aval pour un plan européen qui permettra une enveloppe maximale de 60 milliards (soit 3.3% du PIB pour l’Italie qui sera avec l’Espagne le pays le plus favorisé et seulement 1,6% du PIB pour la France !). Les sommes qui vont dessiner les contours de la « nouvelle Europe » vont donner un peu d’air aux pays du sud, dont l’économie n’est pas calibrée pour l’euro, mais sont en réalité beaucoup trop faibles quand on les compare avec les chiffres de l’Allemagne qui va sortir de la crise plus forte que jamais.

Merkel a bien compris le danger de la situation actuelle et ne souhaite pas un éclatement de la zone euro qui est très favorable à l’Allemagne, puisque l’euro permet d’inonder ses partenaires européens de marchandises sans surévaluation du mark. C’est la raison pour laquelle elle a soutenu le plan de relance. Mais en faisant montre d’une générosité de façade, elle condamne en réalité le bloc du sud. Le plan de relance est en ce sens assimilable au baiser de la mort puisque, comme nous l’avons vu, les pays qui ont une dette publique trop importante vont être sous surveillance étroite. Ainsi que l’avons signalé plus haut, un ou plusieurs pays pourront saisir le conseil si l’utilisation des fonds alloués leur paraît mauvaise. Sans oublier le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), qui « vise à contraindre les états membres de l’UE, et prioritairement ceux de la zone euro, à financer leurs dépenses par leurs recettes et donc à limiter le recours à l’emprunt ». En période de croissance, les dispositifs de surveillance sont en tout point inacceptables et contraires à l’idée même de souveraineté, puisque le peuple est dessaisi de son pouvoir qui est désormais détenu par une poignée d’experts. Cette logique, inhérente au néolibéralisme, risque de devenir proprement intenable au moment où une récession historique est prévue (de l’ordre de -11% en 2020 selon Bruno Le Maire). Puisqu’il faudra rembourser, on exigera donc l’impossible, c’est-à-dire réduire la part des dépenses publiques en découpant à la tronçonneuse tout ce qui dépasse. D’où la réactivation de la réforme des retraites et de l’assurance chômage, en attendant d’autres coupes sombres. Sans parler de possibles baisses de salaire dans le privé, ce qu’a évoqué Emmanuel Macron le 14 juillet :

« Je préfère au maximum qu’il y ait (…) des salaires qu’on accepte de momentanément baisser plutôt que des licenciements, parce que, parfois, on met des années à revenir vers un emploi ».

En raison du recul historique du PIB, toute mesure austéritaire risque de transformer la récession en dépression. Les baisses de salaires évoquées par Macron sont donc un très mauvais signal et la surveillance des pays prétendument dispendieux l’est tout autant. L’orthodoxie budgétaire, qui guide les pays dits « frugaux », risque donc d’aggraver la situation économique de notre pays. Alors même qu’un plan de relance véritablement audacieux aurait pu nous permettre de sortir de l’ornière (rappelons qu’à l’origine, un plan de 2000 milliards était prévu). Nous sommes donc en droit de nous demander à quoi servira ce plan de relance ? Sur le marché obligataire, les taux sont restés quasiment inchangés malgré l’accord, et l’Italie, qui a la plus grosse dette publique de la zone euro, ne peinait pas pour emprunter sur les marchés à des taux raisonnables. Pour quelques dizaines de milliards d’euros qui auraient aisément pu être empruntés sur les marchés, voici les pays du sud désormais prisonniers d’une dette qui les contraindra à toujours plus de sacrifices. Pareille folie aurait dû être évitée.

 

 

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